Peut-on faire de la recherche sur les animaux et être contre l’expérimentation animale?

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Coucou les lecteurs désespérés par ce blog qui ne publie pas assez d’articles originaux – pas assez d’articles tout court – et qui ne prend même pas la peine d’en prévenir ses fans. En ce moment je suis en formation « expérimentation animale » à Lille. Avant de commencer à vous indigner, laissez moi vous raconter comment je vois les choses. Je ne vais pas essayer de vous convaincre que ce que je fais est bien, car c’est mal. Je vais simplement vous donner des éléments de réponses et vous exposer mon point de vue, et vous pourrez bien sûr me juger.

Cette formation sur Lille est l’occasion pour moi de souffler un peu en m’éloignant du laboratoire, découvrir une ville que j’aime particulièrement et bien sûr, apprendre quelques rudiments sur l’éthique envers les animaux qui sont sacrifiés par millions pour le bien être d’une seule et unique espèce, l’Homme (ça sert aussi pour sauver les animaux de compagnie, certes). Mais dès les premières minutes de formation, cette question aussi simple que terrifiante m’a traversé l’esprit :

Suis-je pour ou contre l’expérimentation sur les animaux?

Et je pense que pour répondre à cette question toute banale fut-elle, malgré la part importante que peut prendre l’expérimentation animale dans un doctorat en recherche biomédicale (l’expérimentation animale est un passage presque obligatoire), je me suis fait la réflexion que je ne m’étais pas moi-même interrogé sur la question. Aussi, ces quelques minutes d’introduction pendant le premier cours m’ont permis de comprendre que la réponse résidait certainement dans le passé.

Car, d’une manière générale, les progrès humains ont été réalisés séquentiellement via 3 grandes étapes primordiales, qui ont ponctué notre Historie :

1. Avancée scientifique

2. Dérives et abus

3. Prise de conscience et obscurantisme

Voyageons à travers les différentes époques qui marqueront au fer blanc l’Histoire humaine : l’époque de la Grèce Antique, l’époque des romains, l’époque du Moyen-Âge, l’époque de l’obscurantisme religieux, à l’époque où l’on pouvait aussi bien mourir d’un simple coup de froid que d’une épée plantée dans la gorge, à l’époque où l’ont mourait de la variole, de la peste ou encore de la tuberculose faute de vaccins, à l’époque où l’on pouvais mourir à 45 ans et s’estimer d’avoir eu une longue et heureuse vie, à l’époque où la population européenne pouvait être décimée à plus de 70% à cause des guerres, de la famine et des maladies.

C’était la belle époque, pas vrais les gars?

Du coup pour bien comprendre le pourquoi du comment de l’expérimentation animale et de ses directives d’aujourd’hui, j’ai pensé qu’il faudrait refaire un peu l’historique de la jeune et prometteuse espèce humaine, car je pense que l‘Histoire permet de mettre en relief le contexte de notre société scientifique d’aujourd’hui. 

Pour commencer, on va parler des Grecs. Ils sont un peu les précurseurs de tout – bien que dans la réalité, on retrouvera des écrits plus vieux mais les grecs ont su imposer leur culture et rester dans l’Histoire – et Aristote était l’un d’eux. Vivant dans une démocratie de l’antiquité grecque, où seuls les hommes sont considérés comme citoyens et libres et où les femmes, les nouveaux-nés, les esclaves et les animaux sont rangés dans la même catégorie. Pour commencer, Aristote tente d’établir un classement des animaux, par genre et par espèce, via 2 grands groupes : les vertébrés et les invertébrés. Il est persuadé qu’il existe un classement de perfection, allant de la plante (en bas de l’échelle) à l’Homme (en haut de l’échelle, avec la femme juste en dessous). Il s’arrête là sans essayer de comprendre réellement le fonctionnement interne des animaux qu’il croise mais tente de comprendre la biologie animale par l’observation des comportements.

Le monsieur Galien est né entre la fin de la Grèce Antique et le début de la Rome Antique  Il trouve quand même plus classe de faire des expériences sur les chiens et les esclaves que sur les femmes et les nouveaux-nés, bien que considérés à la même valeur il y a peu. Il y avait déjà un peu de discernement à l’époque. On avançait doucement dans la compréhension de la médecine (qui consistait souvent à une administration de plantes et de coups de massues). On était par exemple persuadé que le coeur était le siège de l’âme, des émotions et de la pensée. Il faut dire aussi que les expériences de devination dans les tripes fumantes des animaux sacrifiés sur l’autel des croyances étaient beaucoup plus prisées que les tentatives d’explications rationnelles. Les animaux sont donc utilisés pour prédire l’avenir plutôt que pour comprendre les différents mécanismes biologiques internes.

La devination ou divination consistait à tuer un animal et analyser la disposition des organes à l'intérieur pour y prédire l'avenir, faire des paris sportifs, etc

La devination ou divination consistait à tuer un animal et analyser la disposition des organes à l’intérieur pour y prédire l’avenir, faire des paris sportifs, etc

On fit quelques belles avancées. On s’intéressera temporairement au fonctionnement des animaux en appuyant la théorie – à raison – que l’Homme ne doit pas en être si différent, mais plutôt en occident. Et PAF! Voilà l’avènement des croyances religieuses et de cette formidable époque qu’aura été l’obscurantisme. Une époque où l’Homme est à l’image de Dieu et il était hors de question pour l’Autorité Religieuse que Dieu puisse ressembler à une belle grosse dinde . D’une manière générale, tous les corps inanimés de toutes les espèces sont sacrés, en d’autres termes qu’on ne doit plus y toucher sous peine d’être foudroyé par un éclair du Saint Esprit. On ne fera aucun progrès notables en compréhension du fonctionnement des espèces. Il faudra attendre la fin du Moyen-Âge et le début de la Renaissance pour retrouver la fibre scientifique qui animait tant les Hommes avant cette période noire.

« Les héliocentristes étaient pendus haut et court, les dissidents religieux avaient la langue coupée »

L'anatomie et le Moyen Âge, une grande histoire d'amour

L’anatomie et le Moyen Âge, une grande histoire d’amour

On comprendra que Descartes tenta de faire la différence la « machine » qui représente simplement le corps et l’âme qui se cache dans ce dernier. La raison est simple : on ne connait rien. Les expérimentations animales reprendront de plus belle, après des centaines d’années de croisades et de privation de savoir. Le résultat d’une trop longue interdiction de savoir et d’apprentissage, la « Renaissance » de la science et des découvertes est en marche. Elle est même complètement exacerbée. S’ensuit alors une folle course au savoir, avec des tonnes et des tonnes de barbaques utilisées pour comprendre et faire avancer les connaissances dans plusieurs domaines: le système nerveux, le système sanguin, le système digestif… On en profite pour développer la chirurgie, la pharmacie.

On tue à tour de bras, et on avance énormément dans la recherche. Les guerres auront participé de près à cet effort commun : Ambroise Paré, le chirurgien  personnel du Roi François Ier sera pendant longtemps le détenteur du record absolu de vitesse en amputation / cautérisation. Il pouvait en effet amputer et ligaturer les artères des victimes de guerre en moins de 22 secondes! Les avancées sont aussi entachées de dérives et d’abus suite à une Autorité religieuse ultérieurement bien trop répressive et quasi-inexistante par la suite. Les prisonniers de guerre sont vivisectionnés, les chiens et les chats errants sont kidnappés, l’espèce humaine est responsable de l’extinction de plusieurs espèces animales. C’est pas très COP21 tout ça.

Toujours-est-il qu’on prend vite conscience qu’il faut protéger les animaux et contrairement à ce qui était pensé jusqu’à lors, on sait maintenant (enfin, fin XVIIe) que les animaux peuvent ressentir et souffrir – ce qu’on était con avant! – par rapport aux nouveaux nés de l’espèce humaine, qui eux, ne ressentent toujours pas la douleur dans la pensée collective – ah en fait on est toujours con quoi – . En 1918, une première législation permet de contrôler les expériences sur les animaux. On rentre dans la phase « conscience du mal qu’on fait ». Ca peut paraître con et évident, mais à cette époque on est encore loin de notre médecine savante qui a réponse à tout.

(Ph. Meagan via Flickr CC BY 2.0)

(Ph. Meagan via Flickr CC BY 2.0)

Comme c’est devenu trop compliqué et pénible de travailler avec les animaux selon cette nouvelle législation, les Allemands et les Américains utilisent les populations minoritaires pour réaliser des expériences bien dégueulasses. En 1947 naît le Code de Nuremberg qui interdit de manière générale l’utilisation et l’expérimentation sur des sujets humains faits prisonniers, mais ce protocole tolère encore les expériences sur la base du volontariat des sujets. On testera naturellement le Thalidomide, un médicament miracle qui était sensé soigner les maux récurrents que peuvent ressentir les femmes enceintes. En contreparties, beaucoup d’enfants sont nés avec d’importantes malformations.

L’année 1964 fut l’année de la Déclaration d’Helsinki qui stipule qu’aucune chirurgie ni expérimentation ne doit être réalisée chez l’Homme avant d’avoir été testée chez l’animal. Les anti-vivisectionnismes parleront alors de « spécisme« , une forme de racisme mais directement lié à l’espèce d’un animal, car ce nouveau traité tente d’établir un classement des différentes espèces, avec l’Homme au dessus de l’échelle, un peu comme Aristote autrefois. On essayera d’expliquer que c’est un peu moins pire de faire des expériences sur les poissons plutôt que sur les chiens, mais je ne suis absolument pas d’accord avec ça.

En 1987, une vague d’assassinat est perpétrée contre les expérimentateurs. Soyez-cool les gars, j’au une fiancée et bientôt des enfants.

En 2010, le protocole d’Helsinki est révisé au moins 7 fois – toujours en faveur du bien être animal – et des directives toujours plus strictes sont mises en place concernant l’expérimentation animale : elle ne doit être utilisée qu’en dernier recours, elle promeut l’utilisation systématique d’alternatives, elle développe une formation accrue et longue des expérimentateurs avec rappels tous les 6 ans, chaque expérimentation doit faire l’objet d’un dépôt de dossier valisé par un comité d’éthique, composé de scientifiques, non scientifiques et personnes spécialisées dans l’éthique animale…

Tout cela pour éviter de retomber dans l’étape numéro 2 qui consiste en la dérive et des abus concernant l’expérimentation animale. Afin d’éviter une autre époque obscurantique (néologisme) et bien sûr pouvoir continuer l’étape numéro 1 qui consiste en avancées scientifiques.

Et comme je suis un scientifique qui doit utiliser des animaux pour ma recherche, vous pensez forcément connaitre ma prise de position concernant le sujet. Et vous serez peut-être étonnés d’apprendre que je suis contre l’expérimentation animale. Je n’aime pas ça, et je ne prend aucun plaisir à utiliser des animaux et encore moins à les tuer. Et pourtant je suis obligé de passer par l’expérimentation animale pour continuer dans mes recherches.

A la manière du lion qui chasse la gazelle pour se nourrir et mieux survivre, je pense aussi que l’espèce humaine tente de comprendre pour mieux survivre. A la manière du lion qui ne s’amuse pas à tuer juste pour tuer mais simplement ce sustenter, l’espèce humaine tente de se responsabiliser et avancer étape par étape dans la compréhension et la survie de son espèce. Sommes-nous moins légitimes que les lions ?

C'est beau un lion!

C’est beau un lion!

On en fera jamais assez pour la défense animale pour les anti-vivisectionnistes. On en fera jamais assez pour les scientifiques curieux avides de connaissances. Mais je pense que l’équilibre de la recherche dépend de l’équilibre de ces deux contingentes, et que les anti-vivisectionnistes nous permettent d’éviter les dérives expérimentales en nous rappelant notre condition en tant qu’espèce humaine, tandis que les scientifiques permettent d’éviter à la société de tomber dans l’obscurantisme qu’à connu trop longtemps notre civilisation.

En conclusion, je ne suis pas pour l’expérimentation animale, mais je suis obligé de m’y absoudre de part ma formation et par ma volonté à améliorer la compréhension de mon espèce face à la maladie. Et dès que l’alternative idéale se présentera à moi, je n’hésiterais pas une seconde à l’utiliser.

Allez, ce soir, c’est boulgour et quinoa pour tous! Bisous!