Tout est pardonné.

par

Avant-propos : le texte qui va suivre n’engage que son auteur, à savoir Etienne Girard … Les autres faiseurs de ce blog n’ont nullement été consultés à la publication de ce billet.

Bonsoir à tous.

Ce soir, pas de gaudriole. Pas d’allitération qui ne fait rire que moi, pas de jeu de mots laids. Ce soir, j’ai la trouille. Tout à l’heure, j’ai eu la trouille. Vous en avez soupé, de Charlie Hebdo et de leurs abus ? Vous pensez qu’ils abusent de leur liberté ? Je vous rassure, je ne vous blâmerai pas. La preuve en est, je commence (une fois n’est pas coutume) par vous raconter ce qui vient de m’arriver.

Aujourd’hui, on m’a offert le Charlie Hebdo qui entrera dans l’Histoire de notre pays. J’avais une idée d’article toute cuite, au regard des réactions violentes que la première de couverture de ce journal historique a suscitées. Cette couverture comporte tellement de messages (lexicaux, symboliques, graphiques) que je pouvais alimenter un petit article avec ça. Car, oui, à titre personnel, je trouve cette couverture vraiment bonne et digne de l’hebdomadaire.

Mais je me suis ravisé. Car je reviens à l’instant d’une soirée. J’étais bien, mais vraiment. Les amis, le rire, un coup dans le nez, tout était là ! Et on décide de bouger dans ce rade. Vous savez, ce genre de rade qui est aux débits de boisson ce que les nanars sont au cinéma : une bonne raison de rigoler.

Portefeuille vide, je me sépare des potes, amis pour aller chercher un peu de monnaie, tant et si bien que j’arrive avec zèle et en premier au lieu de perdition que nous visions avec mes compagnons de route. Arrivant devant la porte opaque et close de ce club à la pinte trop chère, je remarque qu’une demoiselle semble attendre dans le froid pour entrer … Au moment où j’arrive à son niveau, un voiture s’arrête à côté de nous, occupée par quatre types :

Le passager de la voiture (à la nana) : « … désolé, qu’est-ce qu’on peut faire pour se faire pardonner ?

La demoiselle : – Bah c’est chaud, vous avez failli me renverser …

Le passager de la voiture : – Nan, sérieux, on peut faire quoi pour se faire pardonner ?

Moi (arrivant tout juste, dans un élan d’humour et devant le septicisme de la demoiselle) : – Bah … vous pouvez prier ! »

Mademoiselle rit à ma vanne, de bonne ou mauvaise grâce, mais rigole quand même et rentre dans le rade. Dans mon mouvement, j’aperçois enfin le passager de la voiture … apparemment beur. Quatre beurs inconnus que je vanne sans même les connaître (et sans même les calculer avant d’ouvrir mon claque-merde) à une heure du matin en plein Rouen.

Le passager de la voiture (s’adressant à moi) : « Ca te fait rire ?

Moi (rhétorique) : – Quoi donc ?

Le passager de la voiture : – Ta blague.

Moi (droit, mais de moins en moins tranquille) : – Ben … oui, assez.

Le passager de la voiture : – Ouais … Et tu penses quoi de Charlie Hebdo ?

Moi (mes craintes se confirmant, mais le dissimulant au maximum) : – Et bien … C’est le style de conversation que j’ai, mais avec mes potes, désolé …

Le passager de la voiture : – Non. Tu en penses quoi ?!

Moi (vous imaginez peut-être ce qui peut me passer là-haut dans ces moments) : – Je ne veux pas parler de ça avec toi, désolé.

(et pour cause …)

Le passager de la voiture : – Et ben, nous, on pense que c’est bien fait pour leurs gueules ! »

Et repris par ses trois potes en aboyant (« c’est bien fait pour leurs gueules !.. », « on est Charlie Coulibaly ! », …) avant de s’éloigner.

Je rentre dans le rade, taille vite fait le bout de gras avec les trois (!) vigiles en essayant de rire, paie le vestiaire, vais me chercher un godet nécessaire (et néanmoins onéreux) et attend les autres en tentant d’évacuer la peur que je cachais.

Ils arrivent. Je raconte ce que je viens de vivre, à savoir pas grand chose. Et je chiale dans des bras.

Je chiale avec la sincérité de l’ado qui vit son premier chagrin d’amour. Parce que je ne crois pas avoir mérité la haine que ces pauvres types m’ont renvoyée, parce que j’ai mangé mes propres couilles par peur de me faire casser la gueule par des inconnus avec qui j’ai employé involontairement un mot qu’ils ont pris de travers. Quiconque me connaît sait que je refuse toute forme d’intolérance et que ma mère me surnommait Gandhi. Mon tort, ce soir, c’était d’essayer de faire un trait d’esprit en employer le verbe « prier ». Je voulais rire, et je croyais en mon impunité laïque, gros con que je suis.

Ceux qui ont lu ma dernière production ont pu lire comme j’ai été retourné de voir une de mes collègues (de confession musulmane) pleurer et s’excuser après les événements parisiens de la semaine passée. Quelques musulmans font partie de mes cercles proches (familial, amical), et je suis amené à en cotoyer un certain nombre dans le cadre de mon travail.

Bien entendu, vous, lecteurs de ce texte encore échaudé, vous ne me connaissez pas personnellement. J’aime rire, et j’aime les autres. Mais si un jour, j’ai été pris pour islamophobe … Si un jour, on a eu matière à me taxer de racisme … alors c’est que je ne suis pas l’être humain que je m’évertue à être depuis plus de vingt-cinq ans, puisque mes parents n’auront alors pas su m’élever dans le respect de l’autre. Si j’ai dépassé les bornes, il faut me le gueuler, me le hurler. Parce que ce soir, le pan d’espoir que je croyais avoir reconstruit après les marches républicaines du week-end dernier a été sérieusement mis à mal, et je dois savoir si je me suis menti en pensant qu’on tendait vers la fraternité. Mais jamais je ne plongerai dans le piège terrible de la haine facile qui nous est tendu.

J’ai très mal. Ce soir, je suis athée. Et ce soir, je ne peux plus rien faire d’autre que prier.

B6wwiJvCEAAyodV